La dialectique du maître et du potier
Vers la fin du voyage
C’est la fin de mon expérience.
Le 2 août, je montais une dernière fois à l’atelier Shoraku. Devant moi, Sasaki a cuit les pièces que je lui avait proposé de créer pour lui et sa famille. Puis j’ai choisi les pièces à emporter à Paris…ou ailleurs… et nous avons fait le thé ensemble, une dernière fois, avec nos bols encore brûlants.
Pourquoi ai-je décidé de faire ce voyage ? Pourquoi la céramique encore une fois ? Voilà une question qui n’a pas cessé de me hanter.
La liberté de l'esclave
Hegel disait que le maître se croit libre parce que l’esclave lui obéit mais que, en réalité, l’esclave apprend à agir sur le monde quand le maître devient chaque jour plus dépendant de l’esclave. La dialectique du maître et de l’esclave, c’est notamment que celui qui est d’abord privé de liberté devient en réalité le plus libre.
Le maître de thé achète des pièces qu’il n’a pas faite. Il ordonne des objets dont il n’est pas le créateur, il se vante de posséder ce qu’il n’a jamais conçu. Dans les premiers temps du thé, seulement quelques grands maîtres comme Rikyu ou Oribe osait s’associer au processus créatif. Mais pour la plus grande majorité des cas, le maître de thé est bien un maître.
Aristote dit qu’un bon gouvernant est d’abord un bon gouverné. Le maître de thé est une figure politique : il organise harmonieusement les forces des artisans pour créer un espace de bien être unique. Il est le gouvernant. Peut-être est-ce mieux ainsi. Après tout, et contre l’avis d’Aristote, notre société, invite à la spécialisation.
Mais voilà, dans ma formation d’homme de thé, je crois que j’avais besoin de cela : être aussi l’artisan, le gouverné, l’esclave. Savoir comment sont faites les choses, combien de générations de combat avec la matière sont en fait nécessaires pour atteindre les résultats que j’admire.
Être sans avoir
(un titre quelque peu ironique quand on connaît la taille de ma valise)
Je repars avec l’humilité de n’avoir produit ni résultat génial, ni cru comprendre tout ce que je souhaitait. J’ai appris combien il était difficile d’entrer dans ce monde et de construire sa propre liberté en face de la matière même. En comptant le premier stage à Tamba, cela m’a pris plus de six mois, au total. Sentir que j’ai suffisamment d’empathie pour regarder une céramique et comprendre la part de liberté créatrice qui s’en dégage m’a pris six mois.
Kawai Kanjiro disait qu’une oeuvre appartient à tout ceux qui la regardent. Aujourd’hui, je crois en regardant mes acquisitions que je ne possède rien. Tout ce que je peux faire, c’est offrir. Offrir le thé, l’offrir dans un réceptacle que j’ai fait moi-même.
Pour certains grands maîtres de thé, un bol qu’on a fait soit même ne peut être employé dans les cérémonies de haut rang. Ce serait égocentrique paraît-il.
Une telle idée me dépasse : le plus possible, je veux offrir ce qui vient de moi, non ce que j’emprunte momentanément à l’histoire.
Et bientôt, ces bols maladroits que j’ai fabriqué avec des mains nerveuses me survivront. Personne ne leur donnera de valeur, car il n’en ont que pour moi. Pourtant, ils appartiennent déjà à tous et toutes. Ils sont le premier vide que j’ai sculpté de mes mains. Je ne possède pas ce vide, mais il est le témoin de ma liberté naissante sur la matière — celle qui me permet, aujourd’hui, de contenir un peu de thé entre mes paumes.
Merci Sensei,
Ô raku ni dôzô,
Soyons simple...

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